Méthode · Juanita Brown et David Isaacs, 1995
World Café
Le World Café fait tourner un grand groupe entre des tables de 4 à 5, sur une seule question, en 90 minutes à 3 heures, pour faire parler tout le monde.
Le World Café est une méthode d'animation qui fait circuler un groupe de 12 à 200 personnes entre des tables de 4 à 5, autour d'une seule question, en trois tours de 20 minutes. Il sert à faire parler tout le monde et à croiser les idées d'un grand groupe avant de décider. C'est le format qu'on propose à un dirigeant qui dit « je veux que chacun s'exprime, et pas seulement les cinq habituels ».
À quoi sert vraiment le World Café
Le problème qu'il résout est toujours le même : dans une salle de 40 personnes, trois parlent et les autres regardent leurs chaussures. Ce n'est pas une question de motivation. C'est mécanique. Personne ne prend la parole devant 40 collègues sans y avoir été préparé, et surtout pas devant son directeur.
En descendant à des tables de quatre, la parole se distribue toute seule. En faisant tourner les gens, les idées d'une table contaminent les autres. Au bout de trois tours, une idée qui est sortie à une table a été entendue, discutée et reformulée par une bonne partie de la salle. Vous n'avez pas fait un compte-rendu de 40 avis, vous avez fait une conversation à 40.
Une cliente qui organisait une journée pour 31 personnes l'a demandé par son nom : « une sorte de World Café ». Son sujet, c'était l'après-midi. Le matin, tout le monde tient. L'après-midi, avec des présentations, ça s'écroule. C'est exactement là que cette méthode est à sa place : après le déjeuner, quand il faut remettre 31 personnes en mouvement sur une vraie question, sans les remettre devant un écran.
Il sert aussi quand un groupe ne se connaît pas, ou plus : deux entités qui viennent de fusionner, des sites qui ne se voient qu'en visio. Trois tours à des tables mélangées font plus pour un collectif qu'une soirée bowling, parce que les gens se rencontrent en travaillant.
Quand ne pas utiliser le World Café
- Il faut décider ce jour-là. Ce format ouvre, il ne ferme pas. Vous sortirez avec beaucoup de matière et aucune décision. Si le commanditaire attend une décision, prévoyez un temps de convergence après, ou choisissez une autre méthode.
- Vous avez moins de 12 personnes. Sous trois tables, il n'y a plus de rotation qui vaille. Avec 8 personnes, une seule conversation bien tenue fait mieux.
- La réponse est déjà connue de la direction. Faire discuter 60 personnes pendant deux heures d'une décision déjà prise, c'est le moyen le plus sûr de les perdre. Ils s'en rendent compte en dix minutes.
- Vous avez moins de 90 minutes. Un tour, ce n'est pas un café, c'est une pause. Il faut trois tours pour que les idées circulent. Sous 90 minutes, faites autre chose, ou faites-le une autre fois.
- Le sujet est trop technique ou trop pointu. Si seuls trois experts dans la salle peuvent répondre, les tables vont tourner à vide et les experts vont s'agacer.
Les questions qu'on nous pose sur le World Café
Comment animer un World Café ?
Avec une seule question, des tables de 4 à 5, trois tours de 20 minutes, un hôte interne par table et une récolte à la fin. Un facilitateur suffit jusqu'à 30 personnes ; comptez-en deux ou trois pour 45. Le reste, c'est de la préparation : 70 à 80 % de la réussite se joue avant, dans le choix de la question et dans l'invitation.
Par table, faut-il prévoir un animateur, ou peut-on utiliser des personnes de l'équipe ?
Des personnes de l'équipe, sans hésiter. C'est mot pour mot la question d'une cliente : « Par table, on a toujours un animateur. Est-ce que vous prévoyez d'avoir des animateurs, ou est-ce que dans l'équipe on peut utiliser des personnes clés ? » Ma réponse a été directe : mettre un facilitateur externe par table, on va exploser votre budget, et aucun intérêt. L'hôte de table n'anime pas. Il reste à sa table, il accueille les nouveaux, il résume en deux minutes ce qui s'est dit, et il laisse parler. N'importe qui d'un peu à l'aise peut le faire, avec un briefing d'un quart d'heure. Les membres du comité de direction aussi, à une condition : qu'ils résument, et qu'ils ne recadrent pas.
World Café : combien de participants au minimum, et au maximum ?
12 personnes minimum, soit trois tables. Au-delà de 200, c'est encore faisable, mais la récolte devient un chantier en soi et il faut plusieurs facilitateurs. Entre 25 et 80, c'est la zone où ça marche le mieux. Le ratio à retenir : un facilitateur pour 20 à 30 personnes, et des tables de 4 à 5, jamais de 8.
World Café : méthode à tables thématiques, ou la même question partout ?
La même question partout, dans la grande majorité des cas. Les tables thématiques donnent l'impression de couvrir plus de terrain, et c'est le contraire : chaque table creuse son sujet dans son coin, et rien ne se croise. La force de ce format, c'est que 40 personnes travaillent la même question et que les idées se contaminent. Si vous avez vraiment quatre sujets distincts, vous n'avez pas besoin d'un café : vous avez besoin d'un forum ouvert.
Un World Café en entreprise, ça sert à quoi de plus qu'une réunion ?
À faire parler ceux qui ne parlent jamais en réunion. En réunion, la parole va aux plus à l'aise et aux plus gradés. À une table de quatre, sans le chef, un chef de projet timide dit ce qu'il pense. Et comme il change de table, il le dit trois fois, à douze personnes différentes. Vous récoltez ce que la réunion classique n'aurait jamais fait sortir.
Comment les idées qui sortent sont-elles ensuite appliquées ?
Elles ne le sont pas toutes seules, et c'est la question que la même cliente a posée juste après. Le café produit de la matière, pas un plan d'action. Il faut un temps de convergence dans la foulée (le jour même ou dans la semaine), une décision explicite sur ce qu'on retient, et une cadence à 48 heures, une semaine, trois semaines. Sans ça, vous aurez fait beaucoup d'ateliers et pas rempli le plan d'action, comme nous l'a dit un autre client.
Que faire si le World Café ne prend pas ?
On bascule en forum ouvert. Ça arrive : la question ne mord pas, ou le groupe a envie de parler d'autre chose. Plutôt que de forcer trois tours sur une question morte, on demande à la salle quels sujets elle veut ouvrir, on affiche les propositions, et chacun rejoint la table qui l'intéresse. Il faut l'avoir prévu dans son sac, et avoir un facilitateur qui sait tenir les deux formats.
Un World Café, déroulé compris, ça dure combien de temps ?
90 minutes minimum, 3 heures au mieux. 90 minutes, c'est trois tours de 20 minutes, les rotations et une récolte courte. Trois heures, c'est ce qui permet une vraie inclusion au début, une récolte sérieuse à la fin, et un premier tri. Rappel valable pour tout atelier : il faut 30 à 45 minutes pour mettre la machine en route, et un atelier qui produit quelque chose dure 3 heures.
Le déroulé du World Café, minute par minute
Ce déroulé est calé sur 40 personnes, 8 tables de 5, une question, deux facilitateurs, deux heures. Adaptez les durées, pas la structure.
| Temps | Ce qui se passe | Ce que fait le facilitateur |
|---|---|---|
| 0 à 15 min | Inclusion : chacun dit en une phrase où il en est face au sujet du jour | Pose la question d'inclusion, tient le tour de parole, ne commente pas |
| 15 à 25 min | Cadre : pourquoi on est là, la question unique, les règles des tables, le rôle des hôtes | Écrit la question au mur en grand, la lit deux fois, vérifie qu'elle est comprise |
| 25 à 45 min | Tour 1 : conversation à chaque table, tout le monde écrit et dessine sur la nappe | Circule, écoute, ne répond à aucune question de fond, tient le temps |
| 45 à 50 min | Rotation : l'hôte reste, les autres changent de table, en se mélangeant | Annonce la rotation, s'assure que personne ne retourne avec les mêmes |
| 50 à 70 min | Tour 2 : l'hôte résume en deux minutes ce qui s'est dit, puis la conversation reprend | Vérifie que les hôtes résument sans reprendre le contrôle |
| 70 à 75 min | Rotation 2 | Idem, et signale qu'il reste un tour |
| 75 à 95 min | Tour 3 : on demande à chaque table de faire remonter les trois idées qui reviennent | Donne la consigne de convergence légère, tient le temps |
| 95 à 115 min | Récolte en plénière : chaque hôte donne les trois idées de sa table, le facilitateur regroupe au mur | Regroupe à voix haute, nomme les redondances, ne hiérarchise pas |
| 115 à 120 min | Clôture : ce qui se passe ensuite, à quelle date, qui porte | Annonce la suite et la cadence, remercie, arrête à l'heure |
Ce que vous dites, mot pour mot, pendant le World Café
Ce sont les consignes telles qu'on les donne en salle, à lire à voix haute ou à garder dans la poche. Une phrase par phase, rarement plus.
À l'inclusion. « Avant de commencer, une phrase chacun : face à la question du jour, où en êtes-vous aujourd'hui ? On écoute, on ne commente pas. »
Au cadre. « Une seule question pour toute la salle, elle est écrite au mur, je la lis deux fois. Des tables de cinq. Trois tours de vingt minutes. À chaque table, un hôte qui reste ; les autres changent. Tout ce qui se dit s'écrit sur la nappe, avec les feutres, dans tous les sens. »
Au lancement du premier tour. « Vingt minutes. Parlez de ce que vous vivez, pas de ce qu'il faudrait faire. Écrivez sur la nappe, même de travers. Je passe entre les tables, je ne réponds à aucune question de fond. »
À la rotation. « L'hôte reste assis. Les quatre autres se lèvent et changent de table, sans retourner avec les mêmes. Vous avez une minute. »
Au tour suivant. « Hôtes, deux minutes pour résumer ce qui s'est dit à votre table. Vous résumez, vous ne recadrez pas. Puis la conversation reprend, là où elle en était. »
Au troisième tour. « Dernier tour. Cette fois, on cherche les trois idées qui reviennent à votre table. Trois, pas dix. »
À la récolte. « Chaque hôte donne les trois idées de sa table, je les regroupe au mur, je ne les classe pas. Le tri, ce sera après, avec ceux qui décident. »
À la clôture. « Voilà ce qui est sorti. Ce qu'on en fait, à quelle date, et qui le porte : c'est le point suivant, et il est déjà dans l'agenda. »
Avant le World Café : ce qu'on prépare
La question d'abord. C'est la partie la plus dure, et c'est ce que je répète à chaque appel : une question à laquelle le groupe doit réussir à répondre. Il n'en faut pas plusieurs. Il en faut une. Une bonne question est courte, se comprend sans explication, part de l'expérience des gens et n'a pas de réponse évidente. « Comment améliorer la communication interne ? » est une mauvaise question : tout le monde a une réponse toute faite. « Qu'est-ce qui, dans nos habitudes, empêche un nouveau de comprendre où on va en trois mois ? » en est une bonne.
L'invitation ensuite. Le message qui part aux participants est la chose la plus difficile à écrire d'un séminaire, et la plus négligée. Il dit pourquoi on se réunit, quelle question on va travailler, avec quoi on veut repartir, et ce qu'on attend de chacun. Pas d'effet de surprise sur le sujet. Sur le format, à la rigueur.
La salle. Des tables rondes ou carrées de 4 à 5, espacées pour qu'on puisse circuler. Sur chaque table, une nappe papier ou une grande feuille, des feutres de plusieurs couleurs, et vraiment du café. Un mur libre pour la récolte. Un chronomètre que tout le monde voit.
Les hôtes. Un par table, briefés un quart d'heure avant : rester à sa table, accueillir, résumer en deux minutes, laisser parler, ne pas défendre les idées du tour précédent. Choisissez des gens à l'aise, pas forcément des chefs. Si un membre du comité de direction tient une table, dites-lui clairement qu'il résume et qu'il ne recadre pas.
Le cadrage avec le commanditaire, avant tout ça : deux à trois fois une heure, et souvent plus. C'est là qu'on découvre que la question qu'il avait en tête n'est pas la bonne, ou qu'il attend une décision que le format ne donnera pas.
Après le World Café : le lundi d'après
Le café produit une matière brute : des nappes couvertes de mots, une liste d'idées regroupées au mur. Le lundi d'après, cette matière est encore chaude, et c'est le moment de la traiter. Si vous attendez trois semaines, elle est froide et plus personne ne s'en souvient.
Dans les 48 heures, une photo de chaque nappe et du mur de récolte part à tous les participants, avec la liste des idées regroupées telle qu'elle a été dite en séance. Pas de synthèse embellie. Ce qu'ils ont vu.
Dans la semaine, un temps de convergence : le commanditaire, ou un petit groupe mandaté, retient ce qu'on fait et ce qu'on ne fait pas, et le dit. C'est une décision, pas un vote. Et une demi-décision égale un bordel au carré.
À trois semaines, un premier point sur ce qui a démarré. Puis un débrief à froid avec le commanditaire, à 15 ou 30 jours : qu'est-ce qui a tenu, qu'est-ce qui s'est étiolé. C'est lui qui compte, pas le questionnaire de satisfaction du jour même.
Les pièges du World Café, vus en vrai
La nappe blanche. À une table, personne n'ose écrire sur la nappe. C'est le signe que le cadre n'a pas été posé : les gens croient que la nappe est un support officiel. Le facilitateur passe, prend un feutre, écrit un mot de travers, et repart. Ça suffit en général.
L'hôte qui anime. Un hôte choisi parce qu'il est manager se met à distribuer la parole et à trancher. Au tour suivant, sa table produit deux fois moins que les autres. Le briefing des hôtes n'est pas un détail : résumer, oui ; recadrer, non.
La question à réponse toute faite. Sur une journée avec une grande direction régionale, la question initiale du commanditaire revenait à « comment faire mieux ? ». Les tables avaient fini en huit minutes. On a réécrit la question en cadrage, plus étroite et plus gênante, et les tours de 20 minutes sont devenus trop courts.
Les mêmes qui se retrouvent. À la rotation, les collègues de bureau partent ensemble et se rassoient ensemble. Trois tours à la même table déguisée. Il faut le dire explicitement avant la première rotation, et regarder.
La récolte qui hiérarchise. Le facilitateur qui, au mur, commence à dire « ça, c'est intéressant » et « ça, on l'a déjà », tue le format. La récolte regroupe, elle ne juge pas. Le tri vient après, avec les bonnes personnes, dans un vrai temps de décision.
Le café sans suite. Un client nous a dit, sur un autre format, « on a fait beaucoup d'ateliers, mais on n'a pas rempli le plan d'action ». C'est le risque numéro un ici. Si rien n'est prévu à 48 heures et à une semaine, ne faites pas le café.
Adapter le World Café : distanciel, petit groupe, grand groupe
En distanciel
Ne le faites pas en visio tel quel : un café à 40 sur un écran, c'est une réunion en sous-salles où personne ne change de table. Si vous devez vraiment, réduisez à 12 à 20 personnes, faites des sous-salles de quatre avec un tableau blanc partagé par salle, et gardez l'hôte : c'est lui qui garde le tableau ouvert au tour suivant. Deux tours au lieu de trois, quinze minutes au lieu de vingt. Et l'hybride, quelques personnes en salle et les autres à distance, jamais : c'est le pire des deux mondes.
Avec un petit groupe
Sous 12 personnes, il n'y a plus de rotation qui vaille. Avec 8 à 11, faites deux tables de quatre ou cinq et une seule rotation à mi-temps : chacun aura entendu les deux conversations. Sous 8, une conversation bien tenue autour d'une seule table fait mieux qu'un café déguisé.
Avec un grand groupe
Au-delà de 50, la structure tient, c'est la récolte qui casse : 12 tables qui remontent trois idées, c'est 36 idées au mur et une plénière qui dure. Prévoyez trois facilitateurs pour 50 à 60 personnes, une récolte par cluster (chaque hôte regroupe avec les deux tables voisines avant la plénière), et un mur assez grand. Au-delà de 100, découpez la salle en deux cafés parallèles sur la même question, avec un facilitateur chacun, et une récolte commune.
Pour aller plus loin que le World Café
Méthodes liées
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Méthode · Avancé
Forum ouvert
Le forum ouvert réunit 20 à 300 personnes en cercle, sans ordre du jour : les participants proposent les sujets et s'y répartissent. Déroulé, ratio, pièges.
Méthode · Débutant
Temps d'inclusion
Le temps d'inclusion ouvre un atelier ou une réunion : chacun dit où il en est face au sujet du jour, sans commentaire. 15 à 30 min, à la place de l'icebreaker.
Méthode · Intermédiaire
Décision par consentement
La décision par consentement adopte une proposition dès que personne n'a d'objection argumentée, en 20 à 90 minutes. Le format d'un CODIR qui doit trancher.
Le world café ou…
Situations où ça sert
- Animer un grand groupe de 100 personnes et qu'il en sorte quelque chose
- Créer un collectif après une fusion, entre sites ou dans un consortium
- Faire participer tout le monde en réunion, même quand un dominant prend la place
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Apprendre à l'animer
Insuffle Académie forme les facilitateurs internes en 3 jours, 80 % de pratique. Les outils, c'est 10 % du sujet.
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